Ce blog présente quotidiennement

un premier choix non définitif d'images pour les séries en cours.

Il vient en complément du site www.yannickvallet.com qui, lui,

présente un panorama complet de mon travail.


30 juin 2012

Zoo, musée et pause-café

Ascenseur Uniqlo, Paris, 2010 - Série Zoo, musée et pause-café
Photo © Yannick Vallet

29 juin 2012

En Vivarais

Eléctricité, Force et Lumière, Privas, Ardèche, 2010
Série Un jour, en France - Photo © Yannick Vallet

28 juin 2012

En Ile de France

Au fond du jardin, Issy-les-Moulineaux, 2012
Série Un jour, en France - Photo © Yannick Vallet

27 juin 2012

Un livre numérique ... pour une expo analogique !

La rencontre #6 est désormais disponible en livre numérique pour iPad et iPhone (format ePub pour Apple iBooks®) à un tout petit prix : 2,49 €. A télécharger directement sur Blurb.*


Alors si vous voulez soutenir mon projet d'exposition qui aura lieu en novembre prochain au Centre d'Art de Clamart, n'hésitez plus ! La totalité des fonds récoltés servira intégralement à la fabrication des tirages grands formats. Chaque contributeur sera personnellement invité au vernissage.


Série Les disparus - Photos © Yannick Vallet

Et toujours disponibles dans la boutique deux ou trois choses... : les tirages en édition limitée, les diptyques et les derniers exemplaires de mon livre accordéon Le banc.
Sans oublier les versions papier de La rencontre #2, #4 et #6.


* Pour ceux qui désirent m'informer de leur achat, n'hésitez pas à m'envoyer un mail car Blurb ne me communique pas les noms des acheteurs.http://store.blurb.fr/my/ebooks/273274-la-rencontre-6-photographies-de-yannick-vallet

26 juin 2012

En Ile de France

Wagon, Clamart, 2012 - Série Un jour, en France
Photo © Yannick Vallet

25 juin 2012

Ma Collec'

La cabane d'Alice (triptyque), 2010-2012
Série Ma collec' - Photo © Yannick Vallet

23 juin 2012

En Midi-Pyrénées

Roc de Montalet, Tarn, 2009
Série Un jour, en France - Photo © Yannick Vallet

22 juin 2012

En Champagne

Ruches, Gueux, 2012 - Série Un jour, en France
Photo © Yannick Vallet

21 juin 2012

Zoo, musée et pause-café

Pinder, Marseille, 2009 - Série Zoo, musée et pause-café
Photo © Yannick Vallet

20 juin 2012

Stéphanie de Rougé entre ciel et terre

Voilà une exposition qui doit certainement faire grincer les dents de quelques uns.

Le Cap, Afrique du Sud - Londres, Royaume-Uni - 2010
Photo © Stéphanie de Rougé/Courtesy Galerie Photo12

Stéphanie de Rougé a en effet réalisé cette série sur une période de trois années à l'aide d'un … iPhone ! Et pourtant, la photographe n'est ni une geek, ni une débutante, ni une étudiante en mal d'inspiration. Seul compte l'instant à photographier et peu importe que l'appareil ne soit pas "professionnel" ... au contraire ...

New York, NY - Albuquerque NM - 2011
Photo © Stéphanie de Rougé/Courtesy Galerie Photo12

Installée à New York depuis 2006, elle enseigne à l'International Center of Photography et travaille pour le New York Times, Le Monde Magazine ou Libération.fr.

San Juan, Puerto Rico - New York, NY - 2011
Photo © Stéphanie de Rougé/Courtesy Galerie Photo12

Fascinée par les aéroports, elle aime arriver très en avance avant de prendre son avion et se fondre dans l'ambiance qui l'entoure : "Derrière les portes vitrées, sur les tapis roulants, aux comptoirs, dans les salons privés, dans les soutes à bagages, sur les escalators, devant les dutyfree, dans les longs couloirs, sur les sièges en plastique, sous les écrans de contrôle, au poste de commande, sous les hublots, derrière le rideau à plis, sous la couverture rouge, le temps s’efface et l’espace se distend au rythme de l’apesanteur… C’est cet entre-deux permanent et éphémère qui m’intrigue – cette sensation que juste pour ces quelques heures on peut être rien, personne, ou n’importe qui. Il ne s’agit pas de changer de peau mais plutôt d’intégrer cet espace temps changeant, de devenir cette non-réalité éternelle, de se frotter à l’état de non-être. Enfin devenir un grand tas de vide, une masse de rien, une transparence. Tout est possible alors."

New York, NY - Boston, MA - 2010
Photo © Stéphanie de Rougé/Courtesy Galerie Photo12

Et ses clichés sont comme autant de petites bulles de liberté glanées tout au long de ses voyages. Des bribes de moments intimes d'elle-même avec elle-même. Comme des extraits de temps qu'elle nous ferait partager.

New York, NY – Miami, FL – 2009
Photo © Stéphanie de Rougé/Courtesy Galerie Photo12

Outre cette exposition, je vous conseille vivement d'aller faire un tour sur le site de Stéphanie de Rougé afin de découvrir son travail. Et de vous arrêter tout particulièrement sur les bandes de sa série "Broadway Mosaic" réalisées avec un Holga ou sur les diptyques de son "In Your Fridge".

Broadway near 155th Street - Série Broadway Mosaic
Photo © Stéphanie de Rougé

Et puis vous terminerez bien sûr par une visite attentive de son blog


FASTEN SEAT BELT
Galerie Photo12 
- 14, Rue des Jardins Saint-Paul - 
75004 Paris
Du 1er au 24 Juin 2012 

Du mercredi au samedi
de 14h à 18h30
MÉTRO : Saint-Paul

19 juin 2012

En Normandie

Buisson, Pointe d'Agon, Manche, 2011 - Série Un jour, en France
Photo © Yannick Vallet

18 juin 2012

Ma Collec'

La cabane de Batman (triptyque), 2010-2012
Série Ma collec' - Photo © Yannick Vallet

16 juin 2012

En Ile de France

Derrière la gare #2, Clamart, 2012 - Série Un jour, en France
Photo © Yannick Vallet

15 juin 2012

En Ile de France

Alien Coiffure, Issy-les-Moulineaux, 2010
Série Un jour, en France - Photo © Yannick Vallet

14 juin 2012

En Ile de France

Buis, Orphelinat Saint-Philippe, Meudon, 2011
Série Un jour, en France - Photo © Yannick Vallet

13 juin 2012

La photo de M.

Le Sana, 2012 - Photo © Mich@

12 juin 2012

En Ile de France

Stade Municipal, Courbevoie, 2010 - Série Un jour, en France
Photo © Yannick Vallet

11 juin 2012

Ma Collec'

La cabane d'Albator (triptyque), 2010-2012
Série Ma collec' - Photo © Yannick Vallet

10 juin 2012

Les Oubliés
(ou La position du Bois de Verrières)


Il y a quelque temps, alors que j'essayais pour la troisième fois (c'est vrai, je suis un peu du genre obstiné !) de lire jusqu'au bout le "À rebours" de Joris-Karl Huysmans, je tombais sur ça : « Ces réflexions venaient à des Esseintes quand la brise apportait jusqu’à lui le petit sifflet de l’enfantin chemin de fer qui joue de la toupie, entre Paris et Sceaux ; sa maison était située à vingt minutes environ de la station de Fontenay, mais la hauteur où elle était assise, son isolement, ne laissaient pas pénétrer jusqu’à elle le brouhaha des immondes foules qu’attire invinciblement, le dimanche, le voisinage d’une gare.
Quant au village même, il le connaissait à peine. Par sa fenêtre, une nuit, il avait contemplé le silencieux paysage qui se développe, en descendant, jusqu’au pied d’un coteau, sur le sommet duquel se dressent les batteries du bois de Verrières.Dans l’obscurité, à gauche, à droite, des masses confuses s’étageaient, dominées, au loin, par d’autres batteries et d’autres forts dont les hauts talus semblaient, au clair de la lune, gouachés avec de l’argent, sur un ciel sombre. »

Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Pour ceux qui n'auraient pas lu le livre, il s'agit d'un roman paru en 1884 et qui raconte la vie d'un grand bourgeois, à savoir M. des Esseintes qui, fatigué de la vie parisienne trépidante, vient s'installer à Fontenay1. Le problème c'est que dans sa vie il ne se passe plus rien, si ce n'est réfléchir à la couleur et à la texture des rideaux de son boudoir, ou humer les parfums de son jardin2. Les descriptions sont souvent somptueuses mais le livre est proprement fatigant. On se laisse bercer par les mots qui coulent, fluides. Puis on s'endort, sans même s'en rendre compte ! Mieux vaut donc s'en délecter par petites touches, comme on goûterait un dessert raffiné aux goûts subtils ! L'ouvrage a d'ailleurs séduit Oscar Wilde qui l'a intégré à son magnifique "Portrait de Dorian Gray" sous les traits d'un « livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux tranches salies ».


Situation du Bois de Verrières - Photo aérienne © Google

Mais je m'éloigne de mon sujet. À savoir le paysage qu'aperçoit Des Esseintes de sa fenêtre, une nuit de pleine lune. Un paysage qui existe toujours : le Bois de Verrières ou, plus exactement, la Forêt Domaniale de Verrières. Un lieu que je connais bien pour y avoir fait une grande partie des photos qui composent ma série "À l'origine". Un lieu que je pensais connaître parfaitement. À tort … Car finalement, je ne voyais pas de quoi pouvait bien parler Huysmans lorsqu'il citait les batteries du bois de Verrières.

Il fallait donc que je sache. Que je sache et surtout que je découvre s'il restait encore quelques traces de ces batteries-là …

Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Mes premières recherches m'indiquent tout naturellement que ces batteries3, dont l'ensemble comprenait 6 bâtiments, étaient également appelées par l'armée, Position ou Ouvrages du Bois de Verrières. Mais pour comprendre, il me fallut revenir près d'un siècle et demi en arrière, tout juste dix ans avant que Huysmans n'écrive son roman.
Nous sommes donc en 1874, juste après la cuisante défaite que le Royaume de Prusse a infligé à la France lors de la guerre de 1870-1871. L'Alsace-Lorraine est repassée à l'ennemi et la France a fini de verser une indemnité de guerre de 5 milliards de francs or (environ 12 milliards d'euros actuels). Nous sommes sous la présidence de Mac Mahon et le Général Serré de Rivières (celui-là même qui participa activement à l'écrasement de la Commune de Paris en mai 1871) se voit confier la tâche de réorganiser la totalité du système de défense français. Son projet est simple, construire plus de 400 forts et batteries tout le long des frontières et des côtes françaises. Autour de Paris, ce seront 23 forts et 38 batteries. Et dans le bois de Verrières, ce sont justement un réduit et cinq batteries. Des ouvrages stratégiques, bucoliquement posés en bordure d'un plateau boisé. Des lieux de guerre qui se sont révélés totalement inutiles aussi bien en 1914-1918 que lors de la deuxième guerre mondiale. Des lieux de vie aussi, où des centaines d'hommes se sont succédés de manière incessante, souvent dans des conditions d'existence très limites. Et parfois dans l'indifférence générale …
Mais en cette fin de XIXème siècle la France a besoin de redresser la tête et ce projet titanesque flatte les politiques et redore le blason de l'armée. Louis XIV avait Vauban, la IIIème République a désormais Serré de Rivières.

Le bois de Verrières et l'emplacement des batteries vus du ciel
Photo aérienne © Google

Mais revenons plutôt à nos batteries ! Aujourd'hui. Ce qui est très étonnant c'est que ces constructions, forcément imposantes, ne doivent pas passer inaperçues ! Or, à Verrières, je ne vois pas où elles sont. C'est donc armé d'un plan indiquant leur emplacement que je me dirige vers la fameuse forêt.
Bien décidé à découvrir ce qui reste de ces ouvrages censés avoir protégé Paris, je gare mon véhicule au carrefour de l'Obélisque, point central du bois depuis des siècles. Puis je m'engage sur la route forestière de la Châtaigneraie, direction la batterie du même nom …


Route de la Châtaigneraie, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Me voilà donc au cœur du décor. Ça sent l'humus, le bois en décomposition et la terre humide. Ça sent la nature et la vie sauvage. Après quelques minutes de marche, je longe ce que le Ministère de l'Ecologie et du Développement Durable nomme administrativement la réserve intégrale biologique. D'une surface de 42 hectares, ces parcelles doivent rester vierges de toute intervention humaine. Comme au premier jour ?
Selon l'arrêté du 10 novembre 2010, "la circulation dans la réserve et toutes activités humaines sont interdites en permanence". Inutile de vous dire que les propriétaires de chiens (pour ne citer qu'eux) s'en contrefoutent. J'y ai même vu un couple avec une poussette tenter d'avancer sur le minuscule et étroit chemin qui serpente entre les troncs pourrissants. Ubuesque !

Réserve Intégrale Biologique, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Bref. Continuant mon chemin, je tombe sur la Mare Chalot, dont Emile Zola (décidément, en cette fin de XIXème siècle, le Bois de Verrières inspire les écrivains) la cite dans un de ses romans. Le peu connu "Capitaine Burle" :
« C’était une mare pleine de joncs, aux eaux moussues, que nous avions appelée la « mare verte », ignorant son vrai nom ; on m’a dit depuis qu’on la nomme « la mare à Chalot ». Rarement, j’ai vu un coin plus retiré. Au-dessus de la mare, des arbres épanouissaient des jets, des bouquets, des nappes de verdure ; il y avait des verts tendres d’une légèreté de dentelle, des verts presque noirs, massés puissamment ; un saule laissait tomber ses branches, un tremble semblait mettre au fond une pluie de cendre grise. » Un lieu idyllique semble-t-il ! Sauf qu'aujourd'hui, cette grande mare n'est pas vraiment dans un coin retiré, mais plutôt sur le bord du chemin. Pas forcément le cadre enchanteur qu'on aurait pu attendre !
Puis je bifurque à gauche, direction la batterie de la Châtaigneraie qui, si mon plan est exact, doit être toute proche.

Table d'orientation de la Châtaigneraie, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Mais après quelques mètres hors de la forêt, je dois me rendre à l'évidence. Ici, point de batterie ! Juste un immense terrain herbeux, une colline presque pelée, avec à son sommet une minable table d'orientation. Et pourtant ici, dès 1879, date d'achèvement de la construction des ouvrages de Verrières, il y avait plus d'une centaine d'hommes (près de 200 étaient prévus en temps de guerre), officiers, sous-officiers et simples soldats qui, jour et nuit, gardaient la position. Leur travail ? Observer sur 180° la venue (peu probable dans cette direction !) d'un ennemi, entre le Fort de Châtillon au Nord et le village de Massy au Sud. Car c'est ici, sous mes pieds, qu'a été enterré au milieu des années 1970, sous des mètres cubes de terre et de gravats provenant alors du chantier de l'A86 tout proche, un énorme bâtiment en pierre et béton. Cette fameuse Batterie de la Châtaigneraie.
Comme je ne verrais de toute façon rien ici, je décide de continuer mon exploration. Et je rejoins la position suivante - la Batterie du Terrier - par le bucolique Chemin des Violettes. Tout un programme !

Forestiers, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

En ce mois de mars, le bois est en chantier, c'est la période "élagage et nettoyage" avant le retour définitif du printemps. Et les forestiers ont fort à faire. Tout doit être près dans quelques semaines, un mois au plus, pour accueillir les familles dans une forêt bien propre aux allures de nature bienveillante et hospitalière.

Comme un Tumulus, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Alors que j'avance sur le chemin, je crois discerner sur ma gauche, entre les arbres décharnés, une sorte de rempart fait de buttes de terre. Ici aussi, sous des tonnes de remblais se trouve un bâtiment de plusieurs dizaines de mètres de long. Impression étrange d'aborder un lieu qu'on aurait voulu cacher, qu'on aurait voulu soustraire aux yeux de tous. Comme une sépulture sans honneur, qu'il faudrait absolument dissimuler. Et oublier. La Batterie du Terrier - la plus petite en nombre d'occupants avec la Batterie d'Igny - avait la forme inhabituelle d'un W. Ici, les hommes ne restaient que quelques heures. Dans un confort sommaire (il n'y avait même pas de réserve d'eau) et dans un ennui profond, ils attendaient que leur tour de garde s'achève, avec pour seuls compagnons quelques canons. Dans les tout premiers jours d'août 1914, alors que la mobilisation générale vient d'être ordonnée, ce sont des milliers de soldats venus de la France entière qui convergent vers la capitale afin de prendre leur position dans ce qu'on appelle alors, le Camp Retranché de Paris. Très vite l'autorité militaire se rend compte que la vie quotidienne dans les forts, avec autant de nouveaux venus, va poser quelques petits problèmes. Pour preuve, une note datée du 12 août 1914 du Gouverneur Militaire de Paris à l'intention, entre autres, de la Division occupant la Position du Bois de Verrières : « Les Généraux commandant les Divisions de Réserve Territoriale sont invités à prendre toutes les mesures nécessaires pour faire enfouir ou incinérer dans les cantonnements les immondices et détritus de toutes sortes. » J'ose à peine imaginer l'odeur qui devait régner autour de la Batterie pendant cette période caniculaire …


La saillie du Terrier, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Aujourd'hui, de toute cette vie un peu triste, il ne reste finalement pas grand-chose. Une fine saillie barre le bois comme une ancienne cicatrice qui s'estompe avec le temps. Et un profond et long fossé marque les contours de ce que l'on appelait le front de tête. Un drôle de sillon, incongru dans cet environnement boisé, que j'emprunte pour faire le tour de l'ouvrage. Mais pas grand-chose à voir, si ce n'est un vieux moteur rouillé, une borne en pierre et ça et là, des troncs d'arbres pourrissants tombés en travers du fossé.

Le fossé du Terrier, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Et puis soudain c'est le cul-de-sac, me voilà arrivé au bout. Espérant avoir une vue plongeante sur l'ouvrage, je gravis le tumulus. Au sommet, un arbre tortueux me fait face. Je le contourne, cherchant le meilleur angle pour le photographier et là … surprise … L'arbre, étrangement, semble greffé sur un mur en pierre. Non. Pas un mur en pierre. Une des traverses-abris qui servaient à ranger le matériel et l'armement. Un simple toit en pierre et béton, où pouvaient s'abriter la vingtaine d'artilleurs qui, jour et nuit, gardaient ces lieux. Au cas où !

Traverse-abri du Terrier, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

L'ouverture en arc de cercle qui dépasse à peine du remblais me fait penser à l'entrée du tombeau d'un Pharaon. Enfant j'aurais pu, à ce moment précis, me prendre pour Lord Evendale ou pour le docteur Rumphius4, mais aujourd'hui je me rends compte que ce qu'il y a là-dessous n'a rien à voir avec la majesté d'un demi-dieu. Et ce qu'on a voulu cacher ici sous des mètres cubes de terre, semble avoir plus l'odeur fade de la honte que la beauté magique d'une civilisation ancestrale …

Moteur, Batterie du Terrier, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Pourquoi avoir voulu à ce point dissimuler les témoins du passé ? Parce que ce passé, justement, s'était avéré peu glorieux ? Peut-être. Peu glorieux et même, pour certains, accessoire …
Lors de la première guerre mondiale, le front était si loin de Paris que l'ouvrage de Verrières ne fut d'aucune utilité. Et même lorsqu'en 1918 les Pariser Kanonen (que l'on a souvent confondu avec la Grosse Bertha) se mirent à pilonner Paris, jamais les tirs (heureusement) n'allèrent plus loin que le centre de la capitale5.
Quant à l'usage de Verrières pendant la deuxième guerre mondiale, n'en parlons même pas ! En juin 1940, l'avancée allemande fût si rapide qu'aucun des forts qui entouraient Paris ne furent en mesure de jouer leur rôle défensif.
J'en étais là à me remémorer mes cours d'histoire, lorsque je décidais finalement de rejoindre le bâtiment central de tout le système : le Réduit de Verrières.

Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Le moins que l'on puisse dire c'est que dès 1879 et durant les premières années d'occupation du fort, les militaires n'étaient pas vraiment les bienvenus dans le Bois. Et les verriérois, quelque peu belliqueux, le faisaient bien sentir ! En août 1880, le Capitaine commandant la position fait part au Maire de Verrières d'un drôle d'incident : « A deux reprises différentes, la sentinelle placée devant le Réduit a été assaillie la nuit à coups de pierres par des individus demeurés inconnus. J'ai l'honneur de vous informer qu'à dater de ce jour, cette sentinelle a la consigne de faire feu à la première agression. Je porte ce fait à votre connaissance afin d'éviter toute méprise. » Eh oui, on ne rigole pas avec les militaires !

Face au grillage, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Me voilà arrivé face à un frêle grillage. De l'autre côté, le fort. Que je n'aperçois même pas, tellement il est perdu au milieu des arbres. Ce bâtiment, déclassé au début des années 50, après avoir été occupé quelque temps par l'Armée de l'Air, était jusqu'à très récemment une annexe du CNRS, le Service d'Aéronomie6. Après restructuration et regroupement du Centre, le département a déménagé en 2010. Direction Guyancourt, à une vingtaine de kilomètres plus à l'ouest, où il est devenu le Latmos (Laboratoires atmosphères, milieux, observations spatiales). Je longe le grillage. Des bruits sourds mêlés au chant des oiseaux résonnent entre les arbres. Je fais le tour de la "propriété" et finis par me retrouver face à une imposante pancarte : Travaux de réhabilitation du site de Verrières. Et encore : CHANTIER INTERDIT AU PUBLIC - DANGER - PRODUITS DANGEREUX. L'entrée du territoire est là mais je ne vois rien, excepté des ouvriers au travail, charriant des gravats et conduisant des engins de chantier. Visiblement, des bâtiments ont été détruits récemment. Et au loin toujours ces bruits sourds, ceux des pelleteuses et autres machines de démolition. Décidément, je vais de déception en déception. C'est le troisième bâtiment et rien, ou si peu, m'est donné à voir. Tout est caché sous des remblais, de la terre, des feuilles ou au milieu des arbres. Caché. Enfoui. Disparu. Effacé des mémoires. Il faut dire que ce qu'il s'est passé ici entre 1914 et 1918 n'est franchement pas reluisant. Tardi a beaucoup travaillé sur celle qu'on a appelé une Putain de guerre ! 7 A cause des tranchées, et de l'inhumanité particulière de ce conflit. Mais à bien y regarder, à l'arrière (et toutes proportions gardées bien sûr) ce n'était guère mieux.

Le milieu du réduit, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Très vite, dès les premiers mois du conflit, la zone sud-ouest du Camp Retranché de Paris, et dont fait partie Verrières, est comme "oubliée" par l'autorité militaire. Alors que le front se déploie au nord et à l'est, ici, il ne se passe plus rien. Pire, les batteries du Bois de Verrières ne sont plus, ou peu, approvisionnées et les conditions de vie des soldats sont déplorables : « ... le couchage est constitué de lits en fer doubles et à deux étages, constitués d'une paillasse, d'un traversin et d'une demie couverture par personne, le tout très sale. » Le commandant qui a inspecté le Réduit conseille même d'avoir du rechange afin de pouvoir laver le couchage ! En ce qui concerne l'éclairage, il n'y a qu'une ou deux bougies par chambrée. Encore plus incroyable : dès le mois de septembre 1914, c'est-à-dire tout juste un mois après le début de la guerre, il n'y a plus aucune munition pour les soldats. Elles leur ont été enlevées pour approvisionner le front ! Et quelques mois plus tard, en mai 1915 les choses n'ont guère changé. Extrait d'une note du Général Commandant la Zone Sud, trouvée dans le Journal de siège : « Je crois devoir vous rendre compte qu'il n'existe aucun approvisionnement de mitrailleuses de campagne et que les troupes d'infanterie n'en sont dotées que tout à fait exceptionnellement. » Et pourtant nous sommes en pleine guerre ! Une guerre qui était une véritable boucherie mais également un conflit dans lequel la dignité de l'être humain n'avait aucune place. Il est intéressant de constater d'ailleurs que ce concept de dignité humaine n'apparaît véritablement pour la première fois qu'en 1948. Dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. (Article premier)
Alors en 1914 …

Briques, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Finalement, aux abords du Réduit je croiserai ce jour-là les restes de ce que je suppose être le mur de brique d'un ancien bâtiment. Et c'est tout.
Mais mon exploration n'est pas terminée. Et bien décidé à trouver du concret, je repars en direction de la batterie des Gâtines …


Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

La route de Verrières est une des quatre anciennes voies militaires du bois qui permettent de relier facilement et rapidement les cinq batteries périphériques au réduit central. Dans sa dernière portion, face à la Batterie des Gâtines, elle est étonnement plantée d'une double rangée d'arbres, délimitant près d'une centaine de places de parking. Certainement les derniers vestiges de l'occupation encore récente des lieux, par l'Aérospatiale.

Bornes, Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Afin de contourner la Batterie, pour en commencer l'exploration par la route qui vient de Verrières-le-Buisson, je coupe à gauche par un chemin de terre. Je croise une ancienne borne puis un panneau : FORET DOMANIALE DE VERRIERES - PAR ARRÊTÉ PRÉFECTORAL - CIRCULATION INTERDITE LA NUIT (en rouge !). Avec des horaires différents en fonction des saisons. Dès la nuit tombée, ici on ne circule plus. Les militaires sont partis mais l'ordre est resté ! Et puis je m'avance encore.
Cette fois-ci, je découvre un très long bâtiment que je ne m'attendais vraiment pas à voir ici. Architecture moderne. Couleurs vives. Du rouge. Du orange. Et encore une pancarte : LES GÂTINES - Congrès et Séminaires - ACCUEIL à 100 m. Je n'y crois pas. Une fois de plus, j'arrive après la bataille. Tout ici a été rasé. Il ne reste plus rien de l'ancienne Batterie des Gâtines qui, au début de la première guerre mondiale, pouvait accueillir plus de 200 hommes. Mais en décembre 1914 (soit seulement 4 mois après le début de la guerre), il n'y en avait plus que 80 !

Graffée, Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Comme il ne se passait plus rien en dehors du front, la position du Bois de Verrières, puis la quasi-totalité des forts du Camp Retranché de Paris, se vidèrent des hommes valides. Tous ces casernements devinrent la base arrière où venaient se reposer par roulement de quinze jours, des centaines de soldats. Le problème, c'est qu'une bonne partie des effectifs était composée de malades et de convalescents. En janvier 1915, le Gouverneur signale même que le régiment qui a quitté les ouvrages de Verrières pour le front a été obligé de laisser sur place « une quarantaine d'hommes dont l'état de débilité physique les rendait inaptes à supporter les fatigues inhérentes au service qui allait leur incomber. » La Batterie des Gâtines, comme les autres à Verrières, s'était en quelques mois dégarnie de tous ses hommes en état de combattre, pour les remplacer par des malades en piteux état, épuisés et déprimés.

La clôture des Gâtines, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Alors que je me décide finalement à faire le tour complet du site (on ne sait jamais), je passe sur l'ancien parking latéral qui après la deuxième guerre mondiale, fût celui de l'Arsenal d'Etat, puis de Nord-Aviation et de la SNIAS, devenus en 1978 l'Aérospatiale. Sur d'énormes bancs d'essais, on a testé ainsi pendant soixante ans, des moteurs et des engins tactiques (comprenez "missiles") destinés non seulement aux militaires français mais aussi à n'importe quelle armée dans le monde.
Puis je longe, sur des centaines de mètres, de grandes plaques de béton graffées. Dans les angles, à dix mètres de haut, les restes de hauts parleurs, de caméras et de projecteurs, signes passés d'un site sensible, classé Secret Défense. Puis retour au point de départ, après avoir entr'aperçu, de l'autre côté de la clôture, ce qui ressemblait aux restes d'un pan de mur fortifié.

Des pins, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Je me demande vraiment ce que je suis venu faire ici. Depuis le début de mon périple, je n'ai vu aucun bâtiment complet. Seulement des morceaux, des silhouettes de casemates, enfouies sous la terre. Des bribes d'histoire. Et puis il y a tous ces hommes aussi, en piteux état, exténués de s'être trop battus. Ceux que je me surprends à baptiser les oubliés de la guerre.
Tout ça parce qu'un jour je suis tombé sur une simple phrase dans un livre qui me fascine : « Par sa fenêtre, une nuit, il avait contemplé le silencieux paysage qui se développe, en descendant, jusqu’au pied d’un coteau, sur le sommet duquel se dressent les batteries du bois de Verrières. »
Mais bon, il ne m'en reste plus que deux à voir, de ces fameuses Batteries. La prochaine, celle d'Igny, n'est pas très loin. Elle était la plus petite de toutes, peut-être n'est-elle pas passée à la trappe... C'est donc sans entrain que je me traîne jusqu'à elle par une route forestière qui, chose étonnante dans ce bois, longe une parcelle plantée de pins. C'est d'ailleurs tout près d'ici qu'en août 1944, à la libération de Paris, des soldats américains bivouaquèrent, préférant la belle étoile aux casernements des Gâtines, fraîchement désertés par l'armée allemande.


Un arbre, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

J'ai l'impression que l'histoire se répète. À ma gauche, ce sont à nouveau de petites buttes de terre comme au Terrier. Mais moins nombreuses. Puis un grand espace, inhabituel ici, comme une large avenue aménagée entre les arbres. Et au bout, je les aperçois. Elles sont deux. Presque côte à côte. Les traverses-abris de la Batterie d'Igny. Bien visibles, même si elles aussi sont en partie recouvertes de terre. Deux collines comme deux cénotaphes.

Les traverses-abris d'Igny, Bois de Verrières, 2012
Photos © Yannick Vallet

Ici, pendant la guerre de 14 il n'y avait qu'une vingtaine d'hommes pour s'occuper de l'armement. Quatre canons qu'il fallait entretenir et bichonner. Et à part ça, pas grand-chose à faire. Une certaine oisiveté qui inquiète le Général commandant la zone sud du Camp Retranché de Paris : « Le Gouverneur a constaté que l'activité de certains corps du Camp retranché était insuffisante. Ces corps mènent beaucoup plus la vie de cantonnement de manœuvres que celle de troupes en campagne. Il y a lieu de stimuler leur activité et de pousser très énergiquement leur instruction en vue du combat. […] on ne doit trouver personne, à l'exception des malades et des hommes de service, dans les cantonnements entre 6h et 17 heures. Toute la journée doit être utilisée pour le développement de l'instruction […] Il faut que tous se pénètrent de cette idée que nous sommes en guerre et non en période d'exercices. »

La batterie d'Igny, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Me voilà presque arrivé à la fin de mon voyage. Encore un petit kilomètre à parcourir en empruntant la route de la Grande Ceinture et je vais tomber sur la Batterie de Bièvres. La der des ders ! Et je ne le sais pas encore, mais je ne suis pas au bout de mes surprises …

La route de la Grande Ceinture, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Au bout de cette route, il y a ma dernière batterie. Et de chaque côté de cette longue bande d'asphalte, le bois qui s'éveille doucement sous les premiers rayons printaniers. Ce bois que les militaires n'ont pas hésité à piller durant toute la guerre de 14, juste parce qu'ils se croyaient chez eux. En janvier 1915, le garde forestier Wilmot écrit dans le Livret pour les préposés des Eaux et Forêts « qu'un grand nombre de réserves, baliveaux, chênes et bouleaux, avaient été coupés à la scie et à la hache, ainsi que des perches de châtaigniers, ces derniers ayant ainsi servi à faire un chemin de bois sur le sol militaire de la batterie des Gâtines. » Certains vont même jusqu'à récupérer pour divers travaux dans les Batteries, des tas de pierres destinés à la réfection de la route de Grande Ceinture.


Terrain militaire, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Le mur de béton que j'aperçois au loin après une dizaine de minutes de marche, me dit que je suis arrivé. En inscription au pochoir, à intervalles réguliers : DEFENSE D'ENTRER - TERRAIN MILITAIRE. Une drôle de fenêtre ménagée à travers une des dalles me dit que l'accès n'est pas si restrictif que ça ! Derrière cette palissade semble se cacher quelques restes d'occupation guerrière. Et je ne me trompe pas …

Poste de garde, Batterie de Bièvres, Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Passé la porte grande ouverte qui m'aspire vers les entrailles de la batterie, je découvre, enfin, ce que l'on peut glorieusement appeler les ruines d'un fort militaire. Soudain, je revis. Je suis comme un gamin qui joue à la guerre. Je suis transporté des années en arrière. Que dis-je ? Un siècle en arrière, dans les récits rocambolesques que mon grand-père me racontait lorsque j'étais enfant. Des récits plus pittoresques les uns que les autres sur cette "der des ders" qu'il avait connue. Lui qui était parti à l'âge de dix huit ans. Lui qui avait connu la puanteur des tranchées, la nourriture trop rare, le pain trop dur et l'eau qui donnait la dysenterie.


Tableau électrique du poste de garde, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Dès l'entrée, un poste de garde en ruine, criblé de balles et autres projectiles m'accueille. Vraisemblablement celui-ci date des années 50, lorsque l'armée (alors même que le lieu avait été déclassé en 1946) y stockait encore des munitions et y faisait des exercices de tir. À l'intérieur, un tableau électrique rouillé et des sanitaires hors de service. Et à l'arrière, un vieux poêle à charbon dans ce qu'il reste d'une minuscule chaufferie.


DEFENSE DE FUMER, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Un peu plus loin sur la gauche, une petite "ruelle" me mène à une maison que je suppose être un ancien dépôt de munitions : le DEFENSE DE FUMER, inscrit en énorme et en rouge sur les murs intérieurs, ne laisse guère de doute. De l'autre côté, une carcasse de voiture lamentablement défoncée sur laquelle quelques militaires énervés semblent s'être sauvagement lâchés ! Un peu plus loin, derrière un remblais de terre, j'aperçois le toit d'un bâtiment tout en longueur. Et puis ce sont de vieux tuyaux rouillés, un immense portique et quatre cheminées carrées qui sortent d'une butte de terre. Je gravis cette colline improvisée et là je découvre, face à moi … incroyable … un véritable fort.

Carcasse, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Un véritable fort pentagonal avec ses hauts murs de pierre, ses fossés, sa contrescarpe, ses caponnières, ses casernements, son magasin à poudre. Un véritable fort Serré de Rivière construit en 1875 et où une centaine d'hommes vivait au début de la 1ère guerre mondiale. Un fort qui s'organisa tant bien que mal alors qu'on le désarmait presque totalement en août 1916, comme toute la Zone Sud, pour alimenter, en armes comme en hommes, le front et ses tranchées.

Une caponnière, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Curieux de découvrir cette architecture si particulière, je commence à en faire le tour en surplombant les fossés. Les énormes câbles tendus au-dessus du vide me laissent penser que dans un passé pas si lointain certains se sont essayés à la tyrolienne ou autres amusements acrobatiques. Les centaines de bouteilles plastiques, les traces de peintures sur certains murs et les petites billes de couleur qui jonchent le sol me disent que les adeptes de la guéguerre peinturluresque doivent ici s'en donner à cœur joie. Ou comment évacuer sa testostérone quand on ne sait pas comment occuper son temps libre et qu'on vit dans un pays en paix. À croire que faire la guerre manque à certains …

Des fossés et des arbres, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

J'avance tranquillement au milieu d'un joyeux fatras d'arbres et de lierre quand soudain un long et violent bruissement me fout une trouille monstrueuse. L'espace d'une fraction de secondes, je me crois attaqué par une compagnie d'artilleurs prêts à me dézinguer. Je me retourne. Derrière moi, une bonne dizaine de chevreuils s'éloignent en sautillant allègrement. Je me sens soulagé mais un peu con ! La journée touche à sa fin et la fatigue me fait imaginer n'importe quoi.


Au fond du fossé, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

En attendant, je n'ai pas encore exploré l'intérieur des bâtiments. Je descends donc dans les fossés et m'approche d'une des entrées. Face à moi, deux immenses salles : les chambrées, dont chacune pouvait contenir une cinquantaine d'hommes. Deux rangées de six lits en fer, face à face. Quatre places par lit (deux en haut, deux en bas) dans une promiscuité virile et certainement très odorante ! Sans compter les relents de nourriture puisque les repas se prenaient dans les chambres, sur une tablette au bout du lit. Un quotidien difficile mais entre copains de régiment, comme dans ce film incroyable de Raymond Bernard "LES CROIX DE BOIS", tiré du livre homonyme de Roland Dorgelès. Un film tourné en 1931, en Champagne, seulement treize ans après la fin de la guerre avec des comédiens qui avaient eux-mêmes connu les tranchées. Avec le poète Antonin Artaud et un Charles Vanel bouleversant. Et surtout avec des scènes de batailles hallucinantes, dans un noir et blanc dense, magnifiquement sombre et dramatique.

Dans les tréfonds du sanctuaire, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Alors que je refais surface à l'air libre (là-dessous ça ne sent décidément pas très bon) je repense à tous ces pauvres gars, souvent très jeunes, qui partaient à la guerre, soi-disant la fleur au fusil et qui, après plusieurs mois passés dans les tranchées, revenaient complètement esquintés par des combats d'une rare violence. Nombreux étaient ceux qui étaient atteints de ce que l'on a appelé le syndrome commotionnel ou trouble de stress post-traumatique (à ne pas confondre avec le choc de l'obus ou syndrome post-traumatique qui lui est lié à un traumatisme crânien). Pour tous ceux-là, impossible de trouver un sommeil réparateur. Pour certains l'hyper vigilance (ils ont peur de se faire attaquer) leur interdit de s'endormir. Pour d'autres, les hallucinations et les cauchemars sont omniprésents et rythment leur nuit au son des explosions et des hurlements sans cesse revécus. Une confusion mentale qui chez beaucoup les suivra jusqu'à la fin de leur vie.

Hangar, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Difficile d'imaginer ce que pouvait être l'ambiance dans ces Batteries du Bois de Verrières, pendant la guerre de 14-18. Entre les malades et les convalescents. Avec de la nourriture qui commençait à manquer. Avec des uniformes parfois dépareillés. Sans cartouches, ni munitions, ni même d'armement pour tout le monde. Vivants tous dans des casemates mal entretenues. Sales et bordéliques. Nulle doute que cette armée débraillée et dépressive devait plus avoir l'air de la Cour des Miracles que d'une troupe en marche.


Portique, Batterie de Bièvres,
Bois de Verrières, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Et tandis que je retraverse la passerelle en direction de la sortie, je ne peux m'empêcher de penser à mon grand-père qui peut-être, un jour, est passé par ici. Pour se reposer !
À moins qu'il n'ait pas eu le temps lui qui, du côté de Verdun, pris un éclat d'obus dans la hanche et boita le restant de sa vie.


FIN


Disjoncteur, Batterie de Bièvres
Bois de Verrières, 2012
Photo © Yannick Vallet

Un grand merci à toutes mes sources de renseignements qui m'ont permis de me documenter.

A commencer par Cédric et Julie Vaubourg ainsi que Régis Berger du site Fortiffsere.fr,
Lionel Pracht et son Petit Atlas des Fortifications,
Luc Malchair, Marco Frijns, Jean-Jacques Moulins et Jean Puelinckx pour leur site fortiff.be et leur très complet "Index de la Fortification Française 1874-1914",
Patrick Cotte et Frédéric Lalisse-Mugard de l'ASFV pour le travail sur le Fort de Villiers,

Et aussi Michel Colonna Ceccaldi, Jean-Marie Jacquemin, Christian Gautier et Georges Trébuchet pour leur travail historique sur le Bois de Verrières. À retrouver dans les petits fascicules intitulés "Connaissance de Verrières-le-Buisson et de sa région" (Ed. de l'Historique),

Sans oublier le site Mémoires des Hommes du Secrétariat Général pour l'Administration où sont répertoriés les journaux des Unités de 1914-1918,

Et bien sûr, à Joris-Karl Huysmans et son "A Rebours" sans lequel cette aventure n'aurait certainement pas existé.


1. Fontenay-aux-Roses est une commune située dans le sud des Hauts-de-Seine, à moins de cinq kilomètres du périphérique parisien.
2. Huysmans, sur les conseils de son médecin qui lui recommandait de "soigner ses nerfs", a séjourné lui-même à Fontenay pendant tout l'été 1881. Période à laquelle il a vraisemblablement écrit la plus grande partie de "A rebours".
3. Batterie : Lieu, ouvrage fortifié où sont disposées des pièces d'artillerie. (Petit Larousse)
4. "Le Roman de la momie" de Théophile Gautier (1858)
5. Les Pariser Kanonen, ou canons de Paris, qui avaient une très longue portée furent utilisés par les Allemands pour bombarder Paris de mars à août 1918. Installés à près de 140 Km de Paris, au nord-est, ils tirèrent près de 370 obus sur la capitale. Le 29 mars 1918, un obus tombé sur l'église Saint-Gervais, dans le quartier central du Marais, fit 91 morts.
6. Étude physique et chimique de l'atmosphère.
7. Putain de guerre ! est également le titre d'une bande dessinée de Tardi parue sous forme de journaux (entre août 2008 et octobre 2010) et qui retrace année par année, de 1914 à 1919, l'historique du conflit à travers divers personnages.


Pour consulter les épisodes tels qu'ils sont parus séparément, cliquer sur #1, #2, #3, #4, #5, Bonus.